À Morgex, à plus de mille mètres d’altitude, Nicolas Bovard et sa famille cultivent l’une des plantes aromatiques les plus raffinées : le safran. Appelé « or rouge » pour sa rareté et la finesse de son arôme, il figure parmi les épices les plus précieuses au monde. L’aventure de l’exploitation La Branche a commencé en 2013 avec Diego, le père de Nicolas. En consultant d’anciens documents, il découvre que le safran était autrefois cultivé dans la région, notamment à La Salle, avant de disparaître pendant plusieurs décennies. Fasciné par cette histoire oubliée, il décide de tenter l’expérience sur un petit terrain de famille. La plante s’y adapte parfaitement, et la production s’étend peu à peu, portée aujourd’hui par Nicolas et le reste de la famille.
Des milliers de manipulations pour quelques grammes
Sur environ 2000 mètres carrés de terrain, la récolte se déroule entre septembre et octobre. Chaque matin, les fleurs sont cueillies à la main, et chaque soir, les filaments rouges sont soigneusement extraits par les membres de la famille, parfois jusqu’à tard dans la nuit. Chaque fleur ne donne que trois pistils, à détacher un à un avant le séchage, soit des milliers de gestes pour quelques grammes seulement. « C’est un travail délicat, qui demande patience et précision », explique Nicolas Bovard.
La production de safran reste modeste – environ 150 à 200 grammes par an – mais témoigne d’un savoir-faire minutieux. Bien que le safran ne soit pas typique de la Vallée d’Aoste, il trouve sa place dans certaines recettes locales. On peut notamment le déguster dans la Flantse, un pain traditionnel à base de blé et de sucre, parfois agrémenté de fruits confits ou d'une touche de cacao. Dans la vallée, le safran s’utilise aussi en sauce ou en accompagnement pour la viande de race valdôtaine, un produit emblématique de la région.
La famille Bovard commercialise son safran à travers la coopérative Cofruit, qui regroupe plusieurs exploitations de produits à circuit court valdôtains et distribue leurs produits dans différents points de vente de la région et en ligne. Cette coopérative collabore également avec la restauration locale, permettant aux chefs d’intégrer ce safran de montagne à leurs créations.
Sur les traces des plantes médicinales
Attaché à sa terre et à ses traditions, Nicolas voit dans cette activité un moyen de préserver les paysages agricoles. Au-delà du symbole, ce safran de montagne incarne une forme d’agriculture rare : patiente, exigeante et précieuse, à l’image du territoire qui lui donne naissance. « Ici, les exploitations sont petites, on peut encore rencontrer les producteurs en personne. » Pour lui, la Vallée d’Aoste, c’est un parfum de fleurs de montagne, le goût de la Fontina AOP et la beauté intacte des glaciers du Mont-Blanc.
L’exploitation cultive également plusieurs plantes médicinales, utilisées notamment dans la tisane L’abbraccio del Monte Bianco, un mélange de menthe, verveine, mélisse, génépi et de safran de La Branche. Les visiteurs peuvent découvrir cette production à travers les visites organisées par l’office du tourisme de Morgex, qui met en lien les voyageurs et les petits producteurs locaux ou dans les coopératives de la région.
Entre les fleurs violettes du safran et les neiges du Mont-Blanc, la Vallée d’Aoste dévoile un équilibre fragile : celui d’une montagne vivante, façonnée par le travail patient de ceux qui la cultivent.
Comm. & Réd. partir-magazine.com


